« Aucuns » au pluriel ? Mais oui !

J’adore la langue française et son art toujours subtil de nous faire tourner en bourrique. Prenons le pronom indéfini « aucun ». En toute logique, s’il n’y en a aucun, c’est qu’il n’y en a pas. Résultat : « Aucun » ne s’accorde pas, pas plus, d’ailleurs, que le nom qui le suit. On écrira ainsi « aucun livre », « aucune maison ». Oui mais, ce serait vite oublier que nous parlons une langue qui aime nous mettre des bâtons dans les roues et nous pousser à la faute orthographique.

Car « aucun » est aussi un adjectif. Un adjectif qui s’accorde au féminin, jusque-là rien d’anormal, mais qui s’accorde aussi… au pluriel ! Oui, « aucun » peut s’orthographier
« aucuns » avec une « s » (pour rappel « s » est un nom féminin quand on prononce cette lettre « ès » et masculin quand on la prononce « se », quand je vous disais que le français nous fait tourner en bourrique !).

Mais alors, dans quel cas « aucun » prend-il une « s » ? C’est simple : quand il est suivi d’un nom qui n’existe qu’au pluriel ! Comme « appas », « gravats », « fiançailles », « frais », « ossements »… Et la liste de ces mots est bien plus longue qu’on le pense. Pire, beaucoup d’entre nous ignorent sans doute que certains ne s’emploient qu’au pluriel et les utilisent couramment au singulier. Des exemples ? « Archives », « vêpres », « fringues », « agissements »…

Pour toujours bien accorder « aucun », voici un petit cadeau : la liste des noms toujours au pluriel dont la plupart, avouons-le, ne font pas vraiment partie du vocabulaire courant…

Accordailles, affres, agissements, aguets, ambages, annales, appas, appointements, archives, armoiries, arrérages, arrhes, balayures, besicles, braies, brisées, calendes, complies, condoléances, confins, décombres, dépens, dommages-intérêts, écrouelles, entrailles, environs, épousailles, errements, êtres/aîtres, fèces, fiançailles, floralies, fonts, frais (monnaie), fringues, frusques, funérailles, gémonies, gravats, hardes, honoraires, ides, impedimenta / impédimenta, latrines, laudes, limbes (religion catholique), lombes, lupercales, mamours, mânes, matines, miscellanées, mœurs, obsèques, ossements, pandectes, pouilles, prémices, prolégomènes, relevailles, retrouvailles, rillettes, rillons, rogations, semailles, sévices, ténèbres, thermes, universaux, vêpres.

Postuler et pallier à : virez-moi ce « à » !

Il est des verbes, on ne sait trop pourquoi, qui appellent une préposition alors qu’en réalité, il n’en faut pas ! Postuler et pallier sont de ceux là.

Qui n’a jamais un jour dans sa vie prononcé des phrases comme « il a postulé à un emploi chez X » ou « je cherche à pallier à son manque d’enthousiasme » ? J’avoue, moi aussi, je l’ai fait. Bon, je devais avoir 8 ou 9 ans, et c’était sans doute dû à l’ignorance de mon entourage qui, lui aussi, « postuler à » ou « pallier à ». Brrr, j’en frissonne. Mais non, je rigole.

Car comment savoir qu’il faut bannir cette malencontreuse préposition si personne ne vous l’a jamais enseigné ? Comment ne pas tomber dans le piège de « l’usage » quand cet usage ne cesse de s’imposer au détriment de l’enseignement et de la connaissance ? Heureusement, je suis là pour vous sauver (c’est du second degré, hein !) et, en ce jour du Seigneur, vous apporter la bonne parole…

> On pallie quelque chose, on ne pallie PAS à quelque chose. Le verbe « pallier » est un verbe transitif direct, pas besoin, donc, de le faire suivre de la préposition « à ». Et puis, tant qu’à faire, rappelons aussi que le verbe « pallier » prend deux « l ». Alors que le palier de votre appartement n’en prend qu’un.

> On postule un emploi chez Grevisse, on ne postule PAS à un emploi chez Grevisse. De toute manière, si vous vous exprimez de la sorte lors de l’entretien, vous ne risquez pas d’avoir le job ! De nouveau, le verbe est transitif. Et si on ne flanque pas un « à » à la suite de « postuler », on ne lui associe pas non plus une autre préposition. Bref, si on ne postule pas « à », on ne postule pas davantage « pour » !
La langue française ne serait pas la langue française si « postuler » ne pouvait néanmoins être, aussi, un verbe intransitif. Mais dans un seul cas : lorsqu’il est utilisé au sens juridique du terme : « postuler devant une cour d’appel. »

Quoi qu’il en soit, postuler et pallier, même combat !

Pourquoi on dit grand-mère, pas grande-mère ?

grand-mere feminin Les chats ne font pas des chiens, c’est bien connu. Je n’ai pas engendré un chien ! Alors qu’il était tranquillement occupé à jouer une manche de Canasta (Bataille, c’est trop simple), mon charmant fiston de 8 ans lève la tête et lance tout de go : « Pourquoi on dit grand-mère et pas grande-mère ? C’est pas très logique, mère, c’est féminin ! » Euh… oui, en effet, pourquoi ?

Passé le moment de surprise, vous vous dites que vous avez beau jongler quotidiennement avec les mots, vous ne vous êtes jamais vraiment posé la question. Alors vous ramez, vous essayez de trouver une explication (forcément pas logique), vous retournez le problème dans tous les sens, vous vous demandez si le trait d’union est responsable, si ce fichu adjectif s’est transformé en adverbe, vous bredouillez et le jeune homme vous balance : « Si tu sais pas, t’as qu’à demander à Google ! »

J’ai donc demandé à Google et je suis tombée sur une explication très complète, et bien loin de ce que j’imaginais, donnée par un Druide qui aime les enquêtes linguistiques. Bref, un nouvel ami ! Alors pourquoi, finalement, dit-on « grand-mère », « grand-rue », « grand-voile », « grand-messe » ou encore « grand-peur » ?

Je cite : « L’adjectif français grand vient du latin grandis. La forme de cet adjectif latin était identique aux genres masculin et féminin. En ancien français, il n’y avait pas non plus de différence entre les formes masculine et féminine du mot. On disait par exemple un ome grant et une feme grant. La graphie qui s’est finalement imposée est grand, avec un d final. C’est au XVIe siècle que s’est généralisé l’ajout d’un e au féminin (grande). Cependant l’ancienne forme féminine grand a survécu dans certaines expressions figées ou lexicalisées, comme grand-mère. Ces expressions sont donc de formation ancienne et ne se sont conservées que dans un sens spécial qui ne se déduit pas simplement du sens de ses éléments : une grand-mère n’est pas une mère de grande taille. La présence du trait d’union renforce ce caractère spécial et lexicalisé. »

Quid du pluriel ?

Durant longtemps, ces mots s’écrivaient avec une apostrophe : grand’mère. On ne mettait donc pas de « s » au pluriel. Ce n’est qu’en 1932 que le « Dictionnaire de l’Académie » a remplacé l’apostrophe par un trait d’union et a accepté la marque du pluriel à « grand ». Mais comme le précise une fois de plus notre Druide, l’Académie a changé d’avis par la suite préconisant l’invariabilité – des grand-mères – en se justifiant ainsi : « Dans ces noms féminins composés, grand, ne s’accordant pas en genre, ne s’accorde pas non plus en nombre. » Et depuis, la question n’est toujours pas tranchée. Le Bon Usage justifiant : « Le pluriel grands est assez fréquent et doit être encouragé, l’invariabilité en genre n’impliquant pas l’invariabilité en nombre. »

Bref, si le féminin n’est pas permis, pour le pluriel, faites comme bon vous semble ! Sur ce, je retourne m’occuper de mon chaton.

Une alternative, pas deux ni trois ni quatre !

alternative choix Pourquoi un mot, à un moment donné de sa « vie », est-il détourné de son sens premier ? Par quelle « magie » la majorité d’entre nous finit par l’utiliser à mauvais
escient ? Quelle est l’origine de cette « manipulation des mots » ? Autant de questions qui ont germé dans mon esprit à la lecture d’un simple titre d’article dans un magazine le week-end dernier : « Les nouvelles alternatives ».

Vous voyez où je veux en venir ? Non ? C’est que vous avez été colonisé, que vous avez subi la pression de la conformité. Sans vous en rendre compte, vous vous êtes laissé imposer votre vocabulaire, le sens erroné du mot « alternative ». Vous ne comprenez toujours rien à ma réflexion pseudo-philosophique à 2 euros ? Je vous explique.

« Alternative », dans le cas du titre précité et dans bien d’autres exemples dans les médias ou nos conversations de tous les jours, est employé dans le sens d’une possibilité, d’une option, d’une solution de rechange. Or, une alternative, ce n’est pas ça ! Une alternative est « un choix entre deux possibilités », précise Le Petit Larousse. L’alternative implique de facto l’existence de deux éventualités. Bref, dire « Vous avez le choix entre deux alternatives », « Les nouvelles alternatives » ou encore « Nos alternatives pour se passer de grignoter », ce n’est pas correct. Les moins pointilleux diront que c’est
« impropre ».

Par contre, et juste pour le plaisir d’embrouiller les esprits (je sais, ce n’est pas gentil), on peut dire « Des alternatives de pluie et de neige ». Dans ce cas, l’alternative désigne une succession de deux états différents revenant tour à tour, et n’a rien à voir avec un choix.

On fait une petite récap’ ?

On dit « Une solution de remplacement », on ne dit pas « Une solution alternative »
On dit « Y a-t-il une autre possibilité ? », on ne dit pas « Y a-t-il une autre alternative »
On dit « Il n’y a pas d’autre plan », on ne dit pas « Il n’y a pas de plan alternatif »

« Alternative » n’est que l’un des nombreux mots que nous utilisons de façon incorrecte. Qui pourra m’en citer d’autres ?

Injurier avec classe

Il y a des jours comme cela où rien ne va, où l’on voudrait balancer à la face des gens ce que l’on pense vraiment. Mais on se retient : les injures, les insultes, c’est pas bien. C’est pas poli. Alors on garde tout ça au fond de soi. On rumine, on se fait du mal. Et s’il existait une parade ? Une manière de dire ce que l’on pense sans que l’autre ne comprenne vraiment ce qu’on lui assène sur un ton neutre, gentillet et guilleret ?

La solution miracle, je l’ai trouvée dans le « Dico des injures oubliées ». La Bible de tout bon afitos(1) pour agener(2) sans en avoir l’air ! Vous allez pouvoir pester et injurier avec classe !

Vous rêvez de dire à votre patron d’aller se faire voir ? Le plus simple et de lui lancer
un « Ut ! ». Au mieux, il croira que vous avez le hoquet, au pire il pensera que vous lui avez simplement dit « zut » (dont « ut » est l’ancêtre). Vous, cela vous fera grand bien. L’alternative : « Et si vous vous en alliez au mail ? » Là, il imaginera que vous lui avez envoyé un e-mail…

Un besoin irrépressible de laisser sortir un grand « merde ! » ? Remplacez-le par « Sucre ! ». Evidemment, vos collègues s’empresseront peut-être d’aller vous chercher un morceau de sucre dont vous semblez grandement en manque.

Vous ne savez pas comment dire à votre collègue assis juste à côté qu’il sent des aisselles et qu’il a aussi mauvaise haleine ? Prenez votre plus beau sourire pour lui dire qu’il « est excellent » et qu’il « repousse du tiroir ». Cela dit, dans ce cas-ci, vous avez sans doute tout intérêt à être cash pour mettre un terme à ces odeurs malodorantes sous peine qu’il ne vous fasse « faire restitution » (vomir). Au pire, il vous répondra « va parler à ton écot » (mêle-toi de tes affaires) ou il vous « enverra au grat » (envoyer balader).

Votre client est un vieux con ? Evitez de lui dire de cette manière. Préférez plutôt : « Quel grimaudin vous êtes M. Dupont ! ». C’est un parasite ? Qualifiez-le de « Chevalier d’industrie ». Il risque même d’être flatté ! C’est un fumier ? Lancez un « Ahaus ! ». Il croira que vous éternuez.

Quel bonheur d’être un jureur cultivé !

Vous voulez connaître l’origine de ces injures oubliées et en découvrir bien d’autres ? Je vous renvoie au « Dico des injures oubliées » de Sabine Duhamel chez Libio. Il ne vous coûtera que 3 € !

(1) Afitos : insolent. Vient du verbe « afiter » qui signifiait « provoquer, agresser, insulter ».
(2) Agener : insulter

Le difficile réveil du réveille-matin

cute little girl on morning. studio shot Voilà un petit temps que je n’ai plus publié sur ce blog. C’est fou comme le temps file lorsqu’on se laisse submerger par le quotidien. Mais bon, là, je me suis dit qu’il fallait que je me réveille, que je me secoue, que je reprenne mon bâton de pèlerin de la bonne orthographe.

Au départ, je n’avais pas de sujet précis. Je me suis dit que je ferais sonner le réveille-matin vers 5 heures et que l’on verrait bien. Tiens, le voilà mon sujet : le « réveille-matin » ! Je suis certaine que quelques-un(e)s ont été étonné(e)s dès la lecture du titre de ce billet. Elle est mal réveillée Miss Duelz ?
« Réveille-matin »… ça s’écrit « réveil-matin ». Mais non, ce serait vraiment trop facile ! Décidément, la langue française est bien subtile. Plus que les crétins qui ont mis leur réveille-matin mardi pour se faire exploser dès potron-minet. Merci pour ce difficile réveil…

« Réveille-matin » s’écrit donc avec deux « l », parce qu’il est en fait composé de
« réveiller » et de « matin ». Et au pluriel, « réveille-matin » continue à être singulier puisqu’il est invariable. Je vous l’accorde, il n’y a guère plus que moi pour utiliser ce mot désuet. Je suis et je reste de la vieille école… Cela dit, la nouvelle orthographe s’est aussi emparée du mot en 1990. « Réveille-matin » n’a pas perdu ses deux « l » pour autant, « matin » a juste gagné une « s »* au pluriel. Qui a dit que la nouvelle orthographe simplifiait
les choses ?

Et pour toutes celles et ceux qui ont des réveils difficiles et n’ont pas envie de se creuser la tête de bon matin avec des questions d’orthographe, laissez tomber le réveille-matin et préférez-lui le radio-réveil. Lui au moins, vous pouvez l’écrire en un ou deux mots et lui flanquer une « s » au pluriel dans tous les cas.

Bonne nuit… ou bonne journée !

*« S » est un nom féminin quand on prononce cette lettre « ès » et masculin quand on la prononce « se ».

Allô SOS Langage ?

Smiling redhead girl in red polka dot dress with green dial phone on yellow background. Quel ramdam autour de cette « nouvelle » réforme de l’orthographe qui date en fait de 1990, appliquée en Belgique depuis la rentrée scolaire 2008, et que tout le monde semblait avoir oubliée jusqu’à ce qu’une vidéo du site TF1.fr vienne voici deux jours, ô malheur, nous annoncer erronément la disparition pure et simple de l’accent circonflexe. Jamais ce
« chapeau chinois », les « ognons » et les « nénufars » n’ont eu autant de succès dans la presse et sur la Toile !

Si la simplification est à l’origine de cette réforme, rappelez-vous que cette dernière n’est nullement contraignante. Libre à vous de continuer à écrire « oignon », « nénuphar » et de mettre un accent circonflexe sur le « i » de « disparaître », puisque non et définitivement non, il ne disparaît pas !

Et si l’orthographe vous rend fou (ou folle), sachez qu’outre le dictionnaire, le « Bon
usage » et le « Bescherelle », il existe pour les plus paresseux (ou les plus pressés) un service téléphonique gratuit d’assistance linguistique. A côté de SOS Suicide, il y a en effet SOS Langage ! Le second vous évitera peut-être d’appeler le premier. Hum…

Il suffit de composer le 02 219 49 33, du lundi au vendredi, de 9 h à 12 h et de 14 h à
17 h. Vous pouvez également poser votre question orthographique ou grammaticale par l’intermédiaire d’un formulaire en ligne. Vous recevez une réponse instantanément, sauf pour les questions un peu plus ardues. Dans ce cas, on vous rappelle. Le service existe depuis 1993. Je ne sui pas sûre, pourtant, que vous soyez nombreux à le connaître.

Autre solution de « dépannage » ? La Banque de dépannage linguistique (BDL). De la typographie à la ponctuation en passant par l’orthographe ou les abréviations, vous y trouverez des réponses à toutes vos questions.

Enfin, le Projet Voltaire vient de lancer une toute nouvelle app pour smartphone baptisée Orthosens. Elle ne répondra pas à vos questions précises mais propose de vous « relaxer avec l’orthographe ». Détendu(e) dans votre canapé, écouteurs dans les oreilles,
« Orthosens vous plonge dans une atmosphère de relaxation où 20 règles de grammaire se mêlent aux sons apaisants de la nature ».

Si avec tout cela vous faites encore des fautes d’orthographe…

Je n’ai pas fait « bonne chair » !

A conceptual photo of self-confident pin-up girl in bikini holding big piece of meat. C’est normal puisque j’ai avalé de travers en lisant dernièrement un article dans un magazine dont je tairai le nom. La raison est simple. On ne fait pas « bonne chair » mais « bonne chère ». La chair n’a tout bonnement rien à voir dans l’expression « faire bonne chère ». Bon, avouons, écrire
« faire bonne chère » plutôt que « faire bonne chair » est un peu déroutant lorsqu’on parle de nourriture (sauf peut-être pour les végétariens…). Mais ce n’est pas parce qu’on aime se régaler, que l’on doit négliger son orthographe !

La raison de la méprise est à chercher du côté du latin (dire que beaucoup rêvent de le voir disparaître des programmes scolaires…) et de l’origine de l’expression. Le mot
« chère » vient en réalité du latin « cara », le visage. Au 12e siècle, l’expression « faire bonne chère/bona cara » signifiait « faire un bon visage » et par extension « faire bon accueil ». Mais l’on faisait déjà aussi bonne mine devant une viande bien en chair !

Néanmoins, c’est surtout au 15e siècle que « faire bonne chère » fut réellement associé au bien-manger. La guerre de Cent Ans n’y est pas étrangère. Après tout, offrir un bon repas, c’est aussi faire bon accueil à ses convives…

Et puisque l’on en est à parler de chair et de chère, précisons aussi qu’il ne faut pas confondre chair et chaire ! Même si certains évêques aiment les plaisirs de la chair (hum…), ils en font rarement écho lorsqu’ils sont assis sur leur chaire à l’église. Quant aux professeurs d’université, je n’en ai pas encore rencontré un seul qui a une chaire d’histoire de la chair. Mais qui sait…

Cher lecteur, toi qui aimes la chair et faire bonne chère, te voilà gavé pour la journée !

Ce que vous ignorez (peut-être) sur l’alphabet

Toy. On l’apprend souvent en chansons. Machinalement, sans trop se poser de questions. Personne ne nous explique vraiment d’où il vient, l’origine de son nom ou encore pourquoi ses lettres sont rangées dans l’ordre qui est le sien. Et si, pour une fois, on s’intéressait d’un peu plus près à notre bon vieil alphabet ?

Commençons par l’ABC, ou peut-être devrions-nous dire l’AB… de l’alphabet. Le mot
« alphabet » vient du mot latin « alphabetum », formé des deux premières lettres de l’alphabet grec « alpha » et « béta », elles-mêmes empruntées aux lettres sémitiques
« aleph » et « bèt ». Bref, comme le résumait très bien Voltaire, « Alphabet ne signifie autre chose que AB… ». Et le célèbre auteur de poursuivre un peu moqueur dans un article intitulé « ABC ou Alphabet » : « … deux sons sans aucun rapport l’un avec l’autre […] l’un est le premier, l’autre le second ; et on ne sait pas pourquoi. »

En effet, dès leur origine (cananéenne), les lettres de l’alphabet ont été rangées selon un ordre resté immuable tant en phénicien qu’en hébreu, en grec et en latin. On ne sait guère pourquoi l’ordre est celui-là, ni pourquoi il n’a jamais vraiment changé. C’est l’un des grands mystères de l’alphabet.

Le lexicologue Jean Pruvost, dans un article paru dans la revue « Les Timbrés de l’orthographe », avance cependant une explication, du moins pour les deux premières lettres. Pour lui, on oublie qu’« aleph » représentait le bœuf et « bèt » la maison, les valeurs premières de l’homme : le bétail, la source de la richesse, et la maison, où l’on vit. « Or lorsqu’on apprend à écrire, à lire, on commence naturellement par ce qui est essentiel aux yeux des adultes qui transmettent leurs valeurs », écrit-il.

Les voyelles n’ont pas toujours existé

Le premier alphabet connu serait né à Ougarit, en Syrie, 1.400 ans avant Jésus-Christ. Il se composait de 27 lettres cunéiformes, des coins tracés dans de l’argile. Par la suite, des alphabets de 22 lettres, essentiellement des consonnes (dans les langues sémitiques tout mot commence par une consonne), ont servi à écrire le phénicien, l’araméen ou l’hébreu.

Ce sont les grecs qui ont mis voyelles et consonnes sur un pied d’égalité. Ils ont attribué à certaines lettres phéniciennes dont ils n’avaient pas l’usage la valeur de voyelle. C’est comme cela que sont nés l’alpha (« A »), l’epsilon (« E »), l’omicron (« O ») et l’upsilon
(« Y »). Le iota, le « i », ils l’inventèrent ex nihilo. Bref sans les Grecs, bon nombre de langues ne seraient pas les mêmes aujourd’hui…

Autres petites curiosités de l’alphabet

> L’alphabet grec est à l’origine de tous les alphabets européens actuels (copte, géorgien, cyrillique, gothique, arménien, etc.).

> Le « O » est rond car à l’origine, il est l’initiale du mot hébraïque « oyin » qui désigne l’œil. Le O n’est donc pas un « rond », un « cercle », mais un œil !

> L’alphabet français n’est pas constitué de 26 lettres mais de… 42 ! Aux 26 lettres que tout élève apprend comme faisant partie de l’alphabet, il faut ajouter 13 voyelles accentuées, un graphème (le « ç ») et deux ligatures (le e dans a « æ » et le o dans e
« œ »).

> Le « Z » a disparu un moment de l’alphabet, il était tout simplement inutile en latin…

> Avez-vous remarqué comme la plupart des lettres de l’alphabet ont une symétrie, sauf huit ? Retrouverez-vous lesquelles ?

> Le « E » est la voyelle la plus utilisée (14,7 %), le « S » la consomme la plus utilisée
(7,9 %).

> Pour tester les machines à écrire, une phrase contenant toutes les lettres de l’alphabet avait été inventée : « Portez ce vieux whisky au juge blond qui fume ».

Pour tout savoir sur l’alphabet : M.-A. Ouaknin, « Mystères de l’alphabet », Assouline.

Cet article a été publié dans l’édition de novembre-décembre du magazine «Slow Classes», téléchargeable gratuitement via ce lien. « Slow Classes » est destiné aux parents, aux enseignants et à tous ceux qui veulent apprendre autrement.